vieux Quand on a l’âge de Félicien, notre système nerveux a pas trop les moyens de supporter le changement. Quand on est Félicien, alors, on en fait très peu des changements. On garde les choses bien en place, dans le loyer comme en amour, on le garde 20 ans le loyer tant qu’à faire, on badine pas avec le coeur quand on est vieux.  Félicien et moi on a un bail, le mien est commercial, le sien est pour sa vie, dans ce temps-là, on a pas les mêmes craintes, on a même pas les mêmes envies. Puis l’était nerveux Félicien, changer de propriétaire, c’est la peur de se faire mettre à la porte, se faire remplacer par n’importe quoi de plus drôle que quatre murs qui sentent le vieux, des craintes plus petites aussi, pas moins importantes pour autant, des craintes comme celles de se demander s’il va bien pelleter le nouveau proprio, sinon, au moins, s’il va finir par poser cette putain de deuxième porte que Félicien demande depuis des lunes d’hier.

* * *

Notre première rencontre lui et moi en a été une de service. Pas comme un commerçant pour un client, pas comme un psy pour un souffrant, rien de ça non. Plus comme les services d’une barmaid qui écoute un ivrogne râler, ou mieux, une pute qui accepte de passer une heure à bercer un corps que l’amour a quitté. Vous le voyez là le genre de lien de service? Notre première rencontre a donc été pour que je le sorte d’une merde.

-  Désolé de vous déranger monsieur l’alcolo, de dire Félicien.

-  Vous me dérangez pas merci. Je suis comme la soupe Campbell, il y a un petit peu de moi dans votre vie de travail.

-  Vous êtes drôle!

-  C’est pas universelle comme émotion, vous le jure! Allez, comment je peux vous aider!? que je lui demande.

Il taponne au fond de sa poche. En ressort un carnet de chèques dans un étui de cuir de vieux. Il me regarde plus, il fixe le plancher, il se tape les chèques sur les doigts, puis il me dit:

-  Je vois plus bien clair. Le propriétaire il veut douze chèques. Si vous pouviez… me les écrire pour moi.

L’écriture pour Félicien, j’ai compris que c’était comme ma recherche du point G, c’est pas qu’il sait pas, c’est juste que c’est trop petit. Quand j’ai eu terminé les douze chèques, il fouille dans sa poche, en sort un billet de 20$ qu’il me tend.

-  Non monsieur Félicien, ça je saurais pas, je peux pas, je veux pas.  Vous m’avez payé il y a longtemps, un jour je vous raconterai.

* * *

Cet hiver Félicien il a pas eu sa deuxième porte. Cet hiver un matin il a essayé de sortir. Il n’y avait rien à faire. La porte métallique était bloquée par la neige. Il a cherché mon numéro partout. Il l’a jamais trouvé qu’il m’a dit. Ça a finit par les flics. Trop petits les annuaires. J’ai rien dit, j’ai jamais même appelé un flic en renfort pour le point G.

* * *

Je parle pas beaucoup de la femme de Félicien parce qu’il y a peu à dire. Elle est jaune des pieds à la tête. Lui est arrivé une cochonnerie pour les reins. Je roulais sur le boulevard du bureau aujourd’hui. Félicien marchait à contresens sur le trottoir. Il revenait du nettoyeur. Un complet noir qu’il tenait à deux mains contre sa poitrine, le vent froid à faire chier tous les Féliciens du monde. J’ai su. Dans son regard là, il y avait une peine, celle d’un copain de plus qui est parti. Il marchait doucement le Félicien, comme déjà les pieds dans la cérémonie. Je lui ai pas dit de le garder pas loin, que quand on est vieux comme Félicien, on sait jamais quand c’est quelqu’un d’autre qui va nous le faire porter, debout ou couché, pour longtemps ou l’éternité.

J’ai roulé à penser longtemps comme ça, à être content aussi de l’une de mes phrases d’hiver au propriétaire:

“  S’ils sont une seule, une seule fois, pris dans leurs logements vos vieux, vous allez la sentir arriver de l’univers la plainte au cul!” Ils ont plus trop eu à s’en soucier depuis.

9 commentaires 

  1. Une fin de journée, un appel. Un “client” mal pris, qui a surtout envie de parler à quelqu’un. Dans ma grande naîveté, je l’écoute me parler de son problème de “prestate” – faut savoir qu’à l’époque, un chèque dans le jargon, c’était une “prestation”. Convaincue qu’il a un problème de chèque je suis. 20 minutes pour enfin comprendre que son vrai problème, il a un “o” plutôt qu’un “e”…
    Il m’a appelée pendant 4 ans, chaque premier du mois. Pour me demander quelle heure il était, quel temps il faisait dehors. Pour se plaindre de sa femme aussi, que j’entendais, au loin, pigrasser. À chaque fois, je lui disais que les interurbains coûtaient chers, que je le rappelerais à la fin de ma journée. Ce que j’ai fait, pendant 4 ans. J’ai découvert, à travers lui, la solitude à deux, la misère qui n’a rien à voir avec les moyens financiers, le dénuement malgré le chèque, le toit sur la tête.
    Quand il est mort, j’ai ressenti une grande peine. Il m’appelait son “fifille”…
    Parfois, de plus en plus souvent, je m’ennuie de cette vie-là. Du sentiment d’être une privilégiée et de pouvoir, un peu, un tout petit peu, redonner au suivant.

  2. Je n’avais pas lu ces mots tout à l’heure quand j’ai répondu à votre commentaire… Il y a de ces hasards dans la vie.

    Sinon, voilà encore un de vos textes qui savent nous envoyer directement dans une longue réflexion silencieuse…

  3. Dans des histoires comme ca, me plait quasiment à me dire que le costume devrait servir sous peu, pour lui, pour que, si faire se peut, il la rejoigne elle… La vie est trop belle pour qu’on s’fasse chier à attendre qu’elle se décide à nous redonner ces ailes qui s’déploit quand on est 2 pour le voyage…

  4. Cher Alcolo,
    Les vieux (dont je fais partie) sont très conservateurs:
    Ma femme et mon frigo, je les garde précieusement depuis un demi-siècle.
    Tu es plus jeune que moi: ton frigo risque de ne pas “tenir” aussi longtemps que le mien!
    Fait le nécessaire pour ta Félée: quand on en prend soin, les amours durent toute la vie.
    “Aimer est quelque chose, et le reste n’est rien.” (Alfred de Musset.)
    Amitiés

  5. J’ai pas peur de la mort.

    Je la craint seulement parce qu’à mon tour, je vais devenir un Félicien et perdre peu à peu ce qui me sont débarqué dans la vie…

    En effet… putain de saloperie d’entonoir

  6. Je me rends compte que j’ai tendance à laisser peu de commentaires chez vous, car vos billets me laissent silencieuse et sans rien d’intelligent à ajouter.

  7. Bon allez! C’est fou ce que vous êtes gentils! Même que juste pour ça, vous allez me permettre de pas répondre individuellement ce soir ;-) À plus!

  8. Elle est revenue on dirait! ;)

  9. Lentement msieur… très lentement …. beaucoup moins fidèle que la vôtre, je lui offre moins d’intelligence et de créativité, remarquez!


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