Bon allez! On commence à se connaitre un peu mieux, vous semblez avoir saisi que je suis un alcolo, si jamais vous l’oubliez, fixez pendant 60 secondes l’url de mon blogue devrait suffire à vous ramener à l’essentiel. J’avais choisi de pas en discuter avec vous. C’était dans les pudeurs que j’aime à conserver, la partie de livre que je tiens bien cachée, je crois même qu’elle va m’en vouloir qu’on le découvre ensemble. M’enfin, on est pas à une déception près dans une vie avec un ivrogne. Même que de vous en parler me demande tellement que je me suis pas emmerdé à corriger les fautes. Z’êtes même pas obligé de me pardonner!
Puis c’est de la faute de ce billet de la petite aujourd’hui, je vous en file un extrait, vous avez même le droit d’aller le lire complètement, la seule chose que je vous interdis de faire, c’est de vous mettre à donner tout un tas de conseils de marioles. Si l’envie vous prenait, allez faire un tour ici et lisez les commentaires, ça passera! Alors petite, elle dit ceci:
Une autre chose que j’ai réaliser c’est qu’on dirait que les 10 dernière années sont comme perdues, c’est difficile à décrire, mais j’ai l’impression d’avoir stagné, oublier, et que hier était voilà 10 ans [...]
Alors c’est de ta faute si je le raconte petite. Alors voilà, c’est dans le bureau d’un psy, c’est après un delirium tremens sévère et une hospitalisation pas moins jojo. Alors il me regarde ce mec, droit dans les yeux, le dos droit comme ses diplomes sur les murs, puis me dit d’un trait:
- Vous allez pas vous souvenir monsieur l’alcolo. Vous avez continué de boire sans m’écouter, vous vous êtes foutu pas mal des complexes B qu’il vous fallait prendre que je vous avais dit, sans compter que vous buviez avec vos pilules, alors on en est là.
- Mais j’ai écris beaucoup doc!
- Vous allez difficilement pouvoir mettre des images dessus monsieur l’alcolo, qui répond froidement le doc.
- Ben pourtant j’ai l’impression de me souvenir quand même, je veux dire, me semble que c’est clair, je peux encore le voir, le serrer en mémoire, le…
- Vous le serrez en imagination, dans la représentation que vous vous faites de l’histoire que vous avez écrite et que vous vous racontez. Vous vous racontez votre fils, les photos aident à représenter en image la chose.
Je te raconte pas les larmes et la crise ensuite petite. Il a été gentil et patient, sans jamais me manifester moins de froideur ou de distance pour autant. J’en étais à mes dernières négations, mes derniers sursauts de dignité pour faire croire qu’il restait un peu de mémoire. Puis il a lâché le morceau, on achève jamais un ivrogne à moitié quand on veut le sevrer pour de bon.
- Vous souffrez du syndrome de Korsakoff à un degré que je dirais moyen. Chez-vous ce serait antérograde .
- C’est quoi sti?
- C’est le peu de souvenir que vous en avez… de ce moment loin. Ce sera la même chose pour beaucoup de moments. Vous savez votre vie, vous ne vous en souvenez pas. Avec le temps, il va vous falloir compter sur votre mémoire pour vous souvenir de votre vie. Forcémment vous n’êtes appelé qu’à l’oublier lentement.
Faut que tu saches qu’il m’avait averti souvent petite. J’avais aucune excuse. J’avais pas seulement choisi souvent le verre plutôt que d’aller le chercher le vendredi soir, j’avais pas seulement choisi la bouteille plutôt que de l’empêcher de pleurer devant la fenêtre où un père se montre pas encore, j’avais choisi le verre malgré la menace de Korsakoff qui effaçait doucement des souvenirs, un à la fois, avec l’appétit d’un assassin.
J’ai pas la force ce soir de te raconter petite tout ce que je vois plus quand je ferme les yeux, même si je tente si fort, chaque fois. Une fois l’an je soupais avec sa mère, je m’arrangeais un peu en cachette de son intelligence pour qu’elle me raconte des trucs de l’enfance de fils, pour les bouts qui manquent, les grands bout qui manquent. Souvent la nuit je vais relire, je relis ma vie, j’ouvre plus trop la boite à photos, je reconnais les gens sur l’image mais je ne sens pas les moments, d’ailleurs une copine aujourd’hui m’a envoyé un courriel, elle m’écrivait “tu connais un tel?” Je lui ai pas répondu, presque pas. Il m’aurait fallut lui raconter tout ce billet et j’ai juste eu la force d’aller chialer un peu seul aux chiottes.
Je fais pareil quand mon fils me raconte des trucs du passé. Il se bidonne souvent, je ris aussi, il me raconte notre vie, j’essais ensuite de m’en souvenir. Rien de celà n’est à l’intérieur de moi, pour la grande partie de ce qu’il me dit, c’est dans les pages que j’ai heureusement écrit, sans quoi, pour toutes ces années, je ne serais rien, jamais passé dans ma propre vie. Je devrais raconter que des bribes de souvenirs, comme je fais souvent ici, en mettant beaucoup de textes aussi, pour pas épuiser le peu que j’ai à raconter.
J’ai un fils mais je sais pas trop les autres moments, pas tous les moments, trop peu de moments. Je te dis pas que tu souffres de ça petite, mais je te dis ça pour que t’y pense avant. Parce que pire que pas avoir d’enfants, c’est de perdre des grands bouts qu’on a eu de vie avec lui. Je voulais te dire aussi que ni la prière ni l’espérance ni la sobriété n’ont réglé les effets de Korsakoff. Je cherche encore désespérément mes images intérieures de lui. J’ai encore à souffrir de ma pauvreté de souvenirs de ma fêlée quand elle était mon adolescente au cul d’enfer à l’école, tu me permettras maintenant d’être aussi assoiffé de chaque souvenir que je peux me faire d’elle maintenant.
Puis je voulais te dire à toi Véro que si demain je suis un peu revenu de ce que me fait vivre le billet de ce soir, je vais te raconter aussi pourquoi certains pères ivrognes préfèrent de loin se faire détester que de devoir oublier avoir aimé.
_________________________________________
Le syndrome de Korsakoff est causé par l’alcoolisme chronique (possiblement dû à une carence en vitamine B1). Les dommages cérébraux de ce syndrome amènent une amnésie antérograde qui va en s’aggravant. Celle-ci peut aussi s’accompagner d’une amnésie rétrograde (les souvenirs les moins anciens disparaissant les premiers). Souvent totalement inconscient de son trouble, le malade répond aux questions en fabulant, avec une sorte d’euphorie qui conduit aussi à de fausses reconnaissances. Mais la caractéristique essentielle demeure un oubli à mesure, une amnésie antérograde avec conservation de la mémoire immédiate.